De la condition du transfuge : réflexion identitaire

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Définition du transfuge : Un transfuge est un individu qui, par l’acquisition d’un capital économique (grâce au travail, à la scolarisation, à un mariage, à un héritage, à une fortune soudaine), change de classe. On parle de transfuge dans le cas d’une ascension sociale conséquente : le transfuge est propulsé dans un monde qui lui est inconnu, dont il ne fait pas partie et auquel il doit désormais s’adapter. On veut ici réfléchir quant à la condition du transfuge, dont la définition s’applique à celle du nouveau riche, du soudainement riche. Cependant, la notion de transfuge de classe est aussi utilisé pour décrire des individus issus d’un milieu populaire dont l’ascension sociale aussi fulgurante qu’improbable les fait appartenir à un nouveau milieu, dont ils ont honte. On cherche à comprendre quels changements s’appliquent au nouveau riche, sur le plan de l’acceptation sociale, des conséquences sur son comportement et son mode de vie et de pensée, en quoi un gain soudain affecte son identité et s’il le fait réellement.

Nous avons étudié diverses théories sur l’avenir du transfuge et sur les changements qui l’affectent.

Bourdieu, à partir du prédicat de l’ « habitus » (matrice des valeurs, goûts, coutumes, normes liés à un milieu social qui fait partie intégrante de notre être) explique que le transfuge vit un décalage avec son nouveau milieu , il serait donc a priori en marge de sa classe d’accueil, et n’appartiendrait plus à sa classe d’origine : un apport rapide d’argent mènerait donc nécessairement à une situation de transition, d’instabilité, voire de douleur. Il reconnait cependant que le transfuge incorpore un habitus acquis qui viendra compléter l’habitus inné mais il ne sera semblable aux individus de sa classe d’accueil sur le plan du système de référence, car il conservera toujours une partie de son habitus d’origine. Ainsi, Bourdieu considère le transfuge comme le  seul exemple de multiplicité des habitus, qui cohabitent. Il adapte son comportement et ses valeurs à son milieu (exemple du vocabulaire, de l’accent, des goûts), même s’il restera toujours un marginal.

Bernard Lahire considère, lui, l’homme comme pluriel, lieu des dispositions contradictoires. En effet, l’homme n’incorpore pas plusieurs habitus mais possède en lui-même un système de dispositions plurielles, ce qui permettrait de penser une adaptation réelle du transfuge. L’homme serait pluriel dans sa condition et disposerait d’une réflexivité qui lui permet de s’adapter à son contexte et d’évoluer. Bernard Lahire pense ce désaxage comme une situation courante et multiple. Ainsi le transfuge ne serait plus une exception, un cas marginal de déplacement social incapable de sortir de son déterminisme mais simplement un exemple visible de désajustement. Par conséquent, le transfuge serait parfaitement apte, à l’aide de signaux (conséquences visibles des conventions sociales propres à chaque milieu) de s’adapter à son environnement et d’en devenir partie intégrante. Le nouveau riche ne serait pas cet acteur social marginal et inadapté, coincé entre deux classes, obligé de remettre en question son identité sans jamais vraiment y parvenir, mais une personne qui explore les différents volets de son être et qui les intègrent à son quotidien.

Ceci est une théorie très individualiste : on ne peut rentrer les individus dans des cases prédéfinies grâce à son milieu et ses caractéristiques sociales et familiales. Elle remet en question une vision homogène des schèmes liés à la classe sociale et reconnaît l’existence d’une multitude de variations intra-individuelles.

On peut dire en somme qu’il existe deux écoles d’approche de la mobilité sociale : l’approche durkheimienne qui voit la mobilité comme une dissociation, cause de troubles identitaires et l’approche incarnée par Peter Blau qui la considère comme une acculturation, voie d’adaptation et d’identification à la nouvelle classe sociale. Ils reconnaissent l’existence d’une tension entre la classe d’origine et celle d’arrivée, qui cause un déchirement selon les premiers et qui se résorbe grâce au partage des valeurs de la réussite selon les seconds.

La tension vécue par l’individu qui expérimente la mobilité sociale se manifeste par la superposition de deux visions pour un même objet ou une même situation : entre un passé, une mémoire de la classe d’origine, et un présent nécessaire. Se pose alors la question de la légitimité : dans cette tension, quel doit être le système référent ? Le choix a deux dimensions : un plan moral, qui est celui d’un choix qui semble s’imposer entre « trahir sa classe » et se confondre avec son milieu d’arrivée ou s’engager, rester fidèle à son milieu,  et un plan politique : dominant ou dominé ? Il existe alors différentes stratégies : l’adaptation légitimiste (revendication du mérite), l’adaptation sur un fort attachement au milieu d’origine et l’auto-analyse (équilibre en assumant la singularité de l’entre-deux).

Finalement, le nouveau riche n’est-il pas juste cette construction identitaire de l’équilibre, du milieu, qui possède évidemment de multiples variantes. La mobilité sociale n’entraine pas soit le rejet et donc une identité « menacée » ou l’acculturation et donc une identité « incertaine ». Puisque nécessairement, l’individu en mobilité ne peut oublier son passé et vit un désajustement, on ne peut que penser à une situation intermédiaire du transfuge où classe d’origine et d’arrivée sont incorporés à l’individualité, un « compromis » pour former un groupe unique et divers à la fois.

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